Un soir de mai 1974, cinq mois après être sorti d’hôpital, alors que j’écoutais la radio tard dans la nuit, j’entendis une musique qui allait marquer le début d’une longue quête du Son : «Mysterious Semblance at the Strand of Nightmares», une pièce du groupe allemand de musique électronique Tangerine Dream, extraite de leur album Phaedra.

À cette époque, j’étais un grand amateur de musique progressive. Les Moody Blues, Genesis, Pink Floyd, Gentle Giant et autres groupes du genre faisaient désormais partie de mes habitudes d’écoute. Cependant, la musique que je découvrais à cet instant était pour moi inédite. C’était un son «cosmique» comme je n’avais jamais entendu auparavant et qui se rapprochait, dans son essence, des espaces transcendants du chant grégorien et des grands orgues de mon enfance.

Qui plus est, ce que j’entendais me transportait subitement dans une autre dimension, faisant émerger de mon inconscient le souvenir de mon expérience de mort imminente (NDE).

Tout à coup, je revivais ma NDE dans ses moindres détails. Tout se déroulait comme si je regardais un film projeté sur un écran géant située en face de moi. J’avais l’étrange sensation d’être à la fois l’acteur et l’observateur. À mes côtés, un des êtres lumineux de cette expérience, celui qui me semblait parler au nom du groupe, m’accompagnait et m’aidait à mieux comprendre ce que je vivais et ressentais. Notre communication était télépathique, comme reliée dans le cœur. Nous étions au sommet d’une montagne surplombant une immense vallée dont le sol était bleu et le ciel vert. Il me dit : «Tu vas amener les gens ici, avec cette musique et cette «philosophie» en faisant référence au livre La vie des maîtres de Baird Thomas Spalding que je lisais à ce moment-là. Paru originalement en 1946 et dont l’action se situe en 1894, c’est un classique de la littérature spirituelle. Il raconte l’aventure d’un groupe de scientifiques américains parti en Inde, au Tibet et au Népal afin de vérifier de leurs yeux les prodiges accomplis par des maîtres orientaux. Ce livre me parlait beaucoup et l’univers mystique qu’il décrivait m’interpellait profondément. Une partie de moi était étonnée, incrédule alors qu’une autre « savait »! Ma première réaction fut de lui répondre que je ne me voyais pas devenir une sorte de « preacher » ou de gourou quelconque. Devant mon questionnement sur la nature de ce travail, il me dit: « Ne t’en fais pas, lorsque ce sera le temps, tu sauras. » Puis je revins à moi ne sachant trop ce qui m’était arrivé ni ce que tout ça allait impliquer dans ma vie.

Je sentais à la fois une énergie nouvelle et une grande paix s’installer profondément en moi. Je n’avais aucune idée de ce que je venais de vivre encore moins comment la nommer mais l’intensité de la résonance de cette expérience extraordinaire dans mon corps me disait que je n’avais pas halluciné.

Quant à la musique, je réalisais qu’elle se rapprochait du son que j’avais entendu lors de ma NDE. Toutefois, il me semblait y manquer un élément important que je ne pouvais identifier à ce moment-là. J’avais l’impression de n’effleurer seulement la surface de quelque chose d’infiniment grand.

L’émergence de ce souvenir était comme un appel et déclencha en moi une véritable quête. En fait, ce n’était pas la caractéristique audio ou le son d’un instrument comme tel qui m’interpellait. C’était plutôt quelque chose de bien plus profond, d’inhérent au Son. C’était une énergie, source de la Conscience à l’origine de ce Son qui s’exprime à travers certains musiciens et à différents degrés. Des années plus tard, après des milliers d’heures d’écoute, de méditation et de voyage dans le Son, j’allais enfin pleinement comprendre la signification de la phrase entendue lors de ma NDE, « Be The Sound! » (« Sois le Son! »). C’est pourquoi depuis, je fais la différence entre « son », la caractéristique audio et « Son », l’énergie, la Conscience qui anime la musique.

À partir de ce moment-là, je me mis à acheter tous les albums qui étaient associés à ce qu’on appelait à l’époque musique électronique, musique «kosmique» ou encore, Spacemusic ! Cette quête allait, quelques années plus tard, m’amener à travailler pendant quinze ans dans ce type de musique à titre de producteur d’émissions de radio, de spectacles et de disques au Québec et sur la scène internationale, au sein de ma maison de productions, Rubicon.

Douze ans plus tard, en 1986, un autre album allait complètement transformer ma vie et ma quête du Son. À titre de producteur d’émission de radio, je recevais une grande quantité d’albums par semaine. Un soir, à la fin de ma journée de travail, j’ai mis sur mon lecteur CD un album reçu quelques jours auparavant, Structures from Silence de Steve Roach. L’album s’ouvrait avec «Reflections in Suspension », une pièce en forme de spirale sonore qui centrait mon attention et faisait taire mon mental. La seconde pièce, «Quiet Friend», m’amenait au centre de mon cœur. Lorsque j’entendis la troisième pièce, qui donne son nom à l’album, tout mon corps est soudainement entré dans un état profond de méditation. La musique était comme une longue respiration profonde et sereine. Plus je m’abandonnais au souffle inhérent au son, plus l’espace en moi grandissait. Mon corps me semblait devenir léger et j’avais l’impression de flotter dans une sorte d’énergie puissante et subtile, voire sacrée, qui grandissait en moi à mesure qu’intuitivement, je centrais mon attention sur le silence entre l’inspir et l’expir dans la musique. C’était une expérience intense et puissante qui faisait tout à coup éclater les limites de mon corps et me reliait au cœur même de l’énergie vécue lors de ma NDE. Je devenais un avec tout. J’étais porté par le Son. Je devenais le Son. Et puis, une révélation : cette musique était exactement le Son entendu lors de ma NDE. Non pas que ce soit exactement la même musique mais j’y retrouvais la même énergie, la même Conscience, le même souffle, la même respiration harmonieuse et profonde. L’effet dura non seulement le temps de la pièce, soit 29 minutes, mais pendant plusieurs jours suivants. Je venais enfin de retrouver le Son entendu et la Conscience vécue lors de ma NDE. J’avais l’impression de «revenir à la maison».

La musique de Steve Roach, qui, j’appris plus tard, avait vécu une expérience semblable, allait ouvrir des dimensions insoupçonnées en moi. C’est comme si je retrouvais le morceau de puzzle qui manquait à ma vie depuis cette nuit où j’avais failli mourir. Sa musique devenait dès lors, par l’énergie et la Conscience qui l’habite, un guide qui allait m’accompagner tout au long d’un chemin sans fin. Chaque écoute repousse toujours plus loin plus les frontières de l’inconnu en moi.

Si les dix dernières années avaient été une intense quête du Son, l’écoute de Structures from Silence allait déclencher une incessante quête de Soi, un véritable voyage intérieur qui allait me mener au cœur de moi-même, porté par un appel qui n’allait jamais plus se taire ni s’estomper.

Cet album me faisait prendre conscience que cette énergie, cette lumière que plusieurs expérienceurs appellent amour et qui pour moi s’exprimait à travers le Son, était toujours présente en nous de façon actuelle et vivante. Je comprenais également que nous n’avions pas besoin de mourir pour en vivre l’entière plénitude. Ce «courant sonore» me mettait immédiatement en résonance directe avec une dimension subtile, une «fréquence» que je nomme le Void, la matrice de l’univers, que les bouddhistes nomment «Sunyata» et que certains expérienceurs, pour l’avoir vécu, nomment la lumière noire. Elle est tout autour de nous, à la façon des ondes radio/vidéos et des ondes cellulaires. Nous y baignons tel un poisson dans l’eau. Pour l’atteindre, nul besoin de sortir de son corps, bien au contraire. Pour la vivre pleinement, il nous faut être totalement présent dans son corps, l’esprit libre et le mental en silence, ici et maintenant. Je reviendrai plus en détail sur cet aspect lors de prochaines chroniques.

En réalité, ce n’est ni un souvenir que l’on cherche à revivre ni une expérience que l’on a dans le temps, c’est une ouverture d’une grande intensité dans le moment présent, une connexion à la source même d’une énergie d’une grande puissance. En atteignant certaines fréquences subtiles à travers certaines musiques, le Son envahit tout mon être, je deviens le Son, sa Conscience et son souffle. Il respire en moi. Comme le dit si justement Sogyal Rinpoché dans le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, je retrouve la nature essentielle de mon être.

En rétrospective, ma NDE n’était pas une expérience religieuse ni spirituelle au sens populaire du terme. En fait, cet aspect m’importait peu. J’avais plutôt l’impression d’accéder à un espace sacré, non pas dans sa forme mais bien dans son essence.

Aujourd’hui, il m’est plus facile de l’expliquer, de le verbaliser car j’ai trouvé les mots pour l’exprimer. Bien que j’en fus inconscient au départ, ma quête du Son allait me permettre de développer une qualité d’écoute exceptionnelle et en pleine conscience, un lien direct avec le monde invisible, une grande intuition et un ressenti qui me sert désormais dans mon travail avec la musique et dans ma vie quotidienne. Elle allait établir également les bases solides de ma quête de transformation et du travail que je fais avec le Son et la Musique Contemplative. À cet égard, ce sont ces différents aspects de mon travail avec le Son que je vous partagerai tout au long de mes chroniques sur ce blog.

1 Commentaire

Les commentaires sont fermés.

  1. Marie michele 10 mois Il y a

    Vous Etes surenent un walking….votre histoire est trés touchante…et nous fait prendre conscience que notre corps nest qune vehicule qui nous transporte…….

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