Franchir ses propres Rubicon, c’est faire un pas décisif et irréversible, prendre une décision et en assumer toutes les conséquences. C’est aller au-delà de soi, se mettre à nu, se révéler à soi-même tel que l’on est et non plus tel que l’on souhaiterait paraître.

 

La quête de transformation commence bien souvent suite à une expérience de mort imminente, comme ce fut mon cas ou une expérience mystique ou spirituellement transformatrice. Il arrive également qu’un choc émotionnel ou une crise existentielle déclenche un tel processus ; ce peut être ainsi suite à un burn-out, une perte d’emploi ou encore, un divorce. S’ensuit alors une période de chaos qui crée de la confusion, une sorte de dissonance qui déséquilibre notre vie. Notre système de valeurs et notre mode de comportement cesse d’être adapté aux circonstances existentielles de notre vie. Tout se bouscule en nous et autour de nous. Une autre manière d’être devient alors souhaitable. En conséquence, nous devons nous ajuster à de nouvelles perspectives, de considérer et développer de nouvelles façons de voir, de ressentir et d’interpréter le monde. C’est ce qu’on pourrait appeler : « Franchir ses propres Rubicon ».

Franchir le Rubicon, c’est faire un pas décisif et irréversible, prendre une décision et en assumer toutes les conséquences. C’est aller au-delà de soi, se mettre à nu, se révéler à soi-même tel que l’on est et non plus tel que l’on souhaiterait paraître. Débute alors une véritable quête d’authenticité.

Plusieurs conçoivent le chaos comme une période négative, une malédiction. En réalité, il est notre ouverture à une nouvelle réalité de soi et du monde dans lequel nous vivons. Il nous permet d’avancer et d’apprivoiser l’inconnu, d’ouvrir notre cœur à sa vulnérabilité, de transcender ses peurs, ses masques, ses interdits, ses croyances sclérosées et figées dans le passé, les limites que l’on s’est imposées, les contrats sociaux qu’on a passé avec des parties de soi qui refusent de se transformer et qui nous étouffent face à la liberté qui se présente à nous. Le chaos nous amène à toucher à notre vulnérabilité, notre énergie refoulée, reniée, mais aussi à notre véritable force intérieure qui n’attend que notre lâcher-prise pour se manifester et nous permettre le déploiement de notre plein potentiel humain. Se transformer, c’est changer, bousculer ses habitudes ancrées depuis des années. C’est aussi et surtout se réconcilier avec soi-même.

Le chaos, c’est également l’incapacité de décrire en mots une expérience ineffable. En réalité, seuls la musique et les arts peuvent la décrire, en saisir l’essence et nous la faire vivre, et ce, pourvu que l’artiste et l’auditeur soient à la même fréquence de diffusion et d’interprétation.

On parle souvent du besoin de réconciliation que ressentent les personnes en fin de vie, qu’elle soit personnelle, morale ou spirituelle. C’est un geste d’amour, de paix et de liberté. La liberté de se pardonner et de se libérer du passé pour vivre pleinement le moment présent. Il en est ainsi lors de cette étape de notre quête. C’est en fait le premier pas vers soi, vers l’essentiel en soi. C’est un moment de notre vie où nos certitudes sont remises en question. Lors d’un atelier, un participant me confiait qu’il se sentait comme un funambule sur le bord d’un précipice et qui doit franchir, sur un fil de fer, le vide qui le sépare de la terre ferme.

Bien souvent, dans sa vie, on reporte à demain ce qui serait si facile de régler maintenant. Par la suite, la rancœur et les blessures s’accumulent, l’égo s’engaillardise, et on met le tout de côté en se distrayant pour éviter d’y faire face. Ou encore, on y va de façon superficielle avec un « ça va, on oublie tout et on repart à zéro ! », mais au fond de soi, la cicatrice prendra du temps à guérir. Cette étape du chemin de transformation ravive nos blessures passées et non réglées. Elle nous permet de travailler sur soi, de défaire nos nœuds, nos blocages libérant ainsi dans notre corps une charge énergétique émotionnelle puissante. De là, les résistances du corps physique qui a peur de ressentir, de revivre l’événement, et les blessures qui y sont rattachées sans comprendre que c’est en leur retouchant que l’on peut les transformer et les libérer pour retrouver l’unité.

 

Se réconcilier avec soi-même c’est aussi faire le deuil de son histoire personnelle, celle qui nous permettait d’exister, d’avoir de l’attention et de l’importance auprès de son entourage. Se réconcilier, c’est mourir à un vieux soi qui nous emprisonne, qui nous coupe de soi-même.

 

Quel que soit le chemin que l’on doit parcourir, ce mouvement d’ouverture vers la réconciliation passe par une sorte de petite mort. J’en vois déjà plusieurs dont l’aura tremble seulement qu’à y penser ! Sachez que c’est, en quelque sorte, un passage obligé que l’on vit toutes et tous sur le chemin vers la paix du cœur. Ce n’est pas tellement les masques que l’on enlève comme l’attachement à ces masques qui causent la souffrance. Certains, un peu mal à l’aise devant ce moment de vérité, avanceront que c’est plus facile au moment de la mort ! C’est bien sûr, vous répondront les gens qui travaillent auprès des personnes en fin de vie, vous n’avez plus à défendre votre égo, cette vieille mascotte qui nous permet de se cacher, de fuir la réalité, d’entretenir l’illusion d’un soi maître et en contrôle de tout !

Mais pour se réconcilier avec les autres, il faut d’abord se réconcilier avec soi-même, ré-établir la connexion avec ses émotions, ses ressentis. Facile à dire, pas si facile à faire. Sogyal Rinpoché, dans Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, nous dit que la mort est un miroir sur notre propre vie. Et c’est ici que l’on comprend que cette « petite mort » est tout simplement l’acceptation de la Vie, de sa liberté d’être ! Être soi pour soi, aller au-delà des frontières que l’on s’est établies pour se protéger des autres mais aussi et surtout de soi-même !

Se réconcilier avec soi-même c’est aussi faire le deuil de son histoire personnelle, celle qui nous permettait d’exister, d’avoir de l’attention et de l’importance auprès de son entourage. Se réconcilier, c’est mourir à un vieux soi qui nous emprisonne, qui nous coupe de soi-même. Pour illustrer le tout, imaginez-vous dans la nacelle d’une montgolfière ; pour vous envoler, vous devez délester les sacs de sable qui vous maintiennent au sol. Se réconcilier avec soi-même, c’est accepter de se départir de ces sacs de sable qui nous alourdissent et nous empêchent de prendre enfin notre envol.

Le chemin qui nous mène à la réconciliation et à l’ouverture du cœur se fait en plusieurs étapes, sans qu’elles soient véritablement apparentes – au cœur du chaos, nous n’avons pas nécessairement la perspective voulue pour en saisir toute la portée. Comme je le constate souvent lors de travail individuel en musique avec les gens, ces étapes sont comme une spirale ascendante, avec ses pics et ses creux, ses espaces intérieurs faits d’ombre et de lumière. Au-delà du simple geste, se réconcilier avec soi-même c’est aussi questionner ses valeurs, remettre en question ses « vérités », ses paradigmes, diront certains. Mais faut-il se rappeler qu’un paradigme, selon le philosophe et historien des sciences Thomas Khun dans son livre La Structure des révolutions scientifiques, une oeuvre majeure parue en 1962 et révisée en 1970, qui introduisit pour la première fois le concept de paradigme en tant que modèle ou pratique à suivre. Aujourd’hui le terme est devenu galvaudé et réduit à la notion banale de croyances, tout simplement. On change de paradigme comme on change de chemises ! En bref, une opération cosmétique qui flatte l’égo de bien des sois-disant spirituels !

Dans mon travail avec le son, j’ai observé que cette période de grande transformation suit, en tous points, le modèle des cinq étapes du deuil, présentés par Elisabeth Kübler-Ross dans son premier livre Les derniers instants de la vie, paru en 1969, soit le choc, le déni, le marchandage, la dépression et l’acceptation. En 1998, Kathleen Dowling Singh, une psychologue travaillant auprès des personnes en fin de vie, intégra, dans son livre The Grace in Dying – How We Are Transformed Spiritually as We Die, intègre une dimension plus complète du processus de la mort, y compris une analyse de son déroulement et de sa dynamique transformationnelle. Ainsi, elle regroupe dans une seule étape les cinq étapes classiques de la mort décrites par Kübler-Ross en y ajoutant la période de renoncement suivie de celle de la transcendance.

Lorsque l’on touche à la pointe de cet iceberg en soi, que l’on réussit à faire taire son mental, que l’on cesse de se raconter des histoires, qu’on ouvre cette porte de guérison, nous éprouvons alors une grande fébrilité, une vulnérabilité exacerbée, une sorte de peur viscérale profonde. La tâche nous semble énorme, une montagne impossible à franchir !

Je vous parlais de chaos, plus haut, c’est la première étape d’un long processus de guérison. Il faut bien comprendre ici que chacun de nous vivons ces étapes de différentes façons et à des degrés différents tout au long de notre vie. C’est un processus naturel de prise de conscience et de guérison. Selon chacun, certaines étapes seront plus évidentes, d’autres seront traversées avec plus ou moins d’intensité et de turbulences émotionnelles. En réalité, il n’est pas question ici de but à atteindre ni de course à obstacles afin d’éviter ce qui peut « faire mal ». C’est tout simplement une rencontre avec l’enfant en soi qui grandit, le processus normal du développement personnel.

Dans un premier temps, il y a une forme de déni, une période de choc intérieur. C’est une période plus ou moins intense où les émotions semblent pratiquement absentes. C’est le stade où l’on constate notre état d’être, l’état des lieux, en  quelque sorte. Puis, on glisse, pour utiliser une image colorée, vers une période de colère : c’est une étape caractérisée par un sentiment de colère face à la situation ; colère envers l’autre qui devient l’ennemi, colère envers soi. C’est une période de questionnements de ses valeurs. Que l’on veuille ou non, les blessures ne touchent pas un endroit précis et déterminé. La plupart du temps, elles ont des ramifications internes qu’on ne peut soupçonner. Parfois, elles enveniment de vieilles blessures du passé, sans aucun lien en apparence. Ce n’est seulement que plus tard que nous pourrons en observer la nature et ainsi en faire le lien. La colère est bien souvent le masque que la peine prend pour mieux se défendre, se protéger.

Puis, il y a la période de marchandage, une étape faite de négociations, de chantage. On négocie avec la Vie, avec Dieu ; tu m’épargnes mes souffrances, je te donne ceci cela en retour. Mais comme la vie est impersonnelle – non pas dans le sens d’indifférente, de dépersonnalisée, mais plutôt au-delà de notre petit moi, de notre égo – malheureusement, Dieu ne se présente jamais à la table de négociation comme nous aimerions qu’il vienne s’expliquer. La réalité nous rattrape. On se retrouve seul avec soi-même. Ce qui nous amène à la phase de dépression, période plus ou moins longue, selon notre histoire personnelle. On est envahi par une grande tristesse, parfois une profonde détresse. C’est comme si quelqu’un avait éteint la lumière au bout de notre tunnel. Nous sommes envahis par toute une gamme d’émotions qui nous ballottent telle une feuille au vent en automne.

 

Arrêter le monde est ce moment de vérité, cette prise de conscience où tout autour de nous cesse d’être ce qu’il a toujours été. C’est également un moment où le silence intérieur mène à une véritable suspension de jugements, envers soi, envers les autres. Ce n’est seulement alors que nous pourrons nous accueillir dans une véritable réconciliation avec son propre cœur, en toute conscience.

 

Enfin, vient l’acceptation de la situation, cette dernière étape où, après avoir eu l’impression de vide, nous lâchons prise, bien souvent malgré soi. Nous cessons, parfois par dépit, de vouloir « avoir », pour aller vers l’ « Être ». Une compréhension de notre état intérieur se dessine. La lumière jaillit. L’énergie ainsi libérée en soi nous porte et nous transporte ; nous retrouvons la force, ou plutôt, une nouvelle forme d’énergie émerge en soi qui nous permet de développer de nouvelles perspectives de sa vie. Il peut rester de la tristesse, mais elle n’est plus castratrice. Après cette période de renoncement, vient celle de la transcendance. Alors que l’on ne voyait que des murs, ceux que notre égo avait inconsciemment érigés pour se protéger et rester maître de la situation, tout à coup tout s’illumine en soi et autour de soi.

Dans le livre de Carlos Castaneda, Le Voyage définitif, Don Juan nous parle d’arrêter le monde, ce moment de vérité, cette prise de conscience où tout autour de nous cesse d’être ce qu’il a toujours été. Un moment où le silence intérieur mène à une véritable suspension de jugements, envers soi, envers les autres. Ce n’est seulement alors que nous pourrons nous accueillir dans une véritable réconciliation avec son propre cœur, en toute conscience.

C’est alors que du chaos surgit la transcendance, la paix intérieure. Toutefois, il ne faut jamais oublier la dynamique du changement, de l’évolution. Un jour viendra où nous serons de nouveau confrontés aux limites de cette liberté nouvellement acquise. C’est ce qu’on appelle l’impermanence. La vie est en constante évolution, il ne faut jamais l’oublier. Mais le plus bel endroit, le plus beau moment, celui où la vie prend tout son sens, c’est le moment présent. Mais en réalité, qu’est-ce que le moment présent ? Dans une prochaine chronique, je reviendrai sur ce sujet au sein d’une quête du Son.

 

 

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