C’est arrivé le samedi 17 novembre 1973. J’étais hospitalisé depuis le 6 juillet pour des complications liées à la maladie de Crohn.

Tout avait débuté un mois auparavant par une série de symptômes physiques qui se manifestaient puis disparaissaient. Après un certain temps, mon médecin de famille m’a suggéré de me présenter à l’urgence de l’hôpital Sacré-Cœur.

Après quelques tests, on décida de m’hospitaliser pour me faire subir une série d’examens plus poussés. Au cours des premières semaines, je fus pris de diarrhées, mon poids chuta dramatiquement de 55 à 30 kilos, je fus pris d’une subite augmentation de ma température corporelle et ma condition devint critique. Les pronostics n’étaient pas très encourageants. On avisa mes parents que je n’avais pas grandes chances de survie. On me mit en chambre privée et, très rapidement, je sombrai dans un coma qui dura environ un mois et demi et au cours duquel je faillis mourir trois fois.

Lorsque je repris conscience, on chercha différents moyens de me faire prendre du poids afin de pouvoir m’opérer. On projetait de me faire l’ablation des intestins (iléostomie). Toutefois, en raison de mon poids et de ma condition précaire, on ne pouvait procéder à l’opération chirurgicale. Débuta alors une série de traitements et de diètes pour me permettre de prendre du poids. Mais aucun résultat significatif ne se produisit durant le premier mois. En dernier recours, en octobre, on décida d’opter pour l’hyper-alimentation, une technique qui consiste à injecter, par cathéter dans la veine jugulaire, une sorte de sérum composé de vitamines et de protéines condensés qui se rend directement au cœur pour ensuite être diffusé dans tout l’organisme. Les résultats furent immédiats et je pris rapidement du poids, au rythme d’environ un kilo par jour pendant les quinze premiers jours. Les médecins devenaient tout à coup optimistes!

Ce matin du 17 novembre, je me suis réveillé fiévreux. Ma température était élevée, 41°C, et ma pression était basse. Je me sentais très faible et n’avais pas le goût de bouger ni de déjeuner malgré l’insistance des infirmières. J’avais juste envie de dormir. En fait, sans en être conscient, j’étais en train de mourir.

Dans les heures qui ont suivies, j’ai oscillé entre conscience et inconscience. En matinée, en reprenant brièvement conscience, j’ai entendu un son qui me semblait bizarre et me rappelait celui des patates qui bouillaient sur le poêle dans mon enfance. En réalité, on m’avait installé de l’oxygène à travers les narines. Après quelques minutes, je perdis de nouveau conscience. Un peu plus tard, émergeant de nouveau de mon état semi-comateux, cette fois, j’entendais une voix, d’abord informe puis lentement les mots ont pris forme dans ma conscience … Sainte-Marie, pleine de grâce… Je recevais l’extrême onction! À un autre moment au cours de l’avant-midi, j’ai senti qu’on me prenait le bras droit pour me faire une injection mais, étrangement, je ne sentais nullement l’aiguille me pénétrer le bras. Je me suis rendormi. Tout au long de la journée, j’enregistrais une suite d’événements que, plusieurs mois plus tard, j’allais me remémorer pour éventuellement en saisir toute la portée. Mais sur le moment, je ne faisais qu’observer un film qui se déroulait sous mes yeux et dont j’étais, malgré moi, l’acteur.

Tôt le matin, on avait avisé mes parents de se rendre à mon chevet car j’étais sur le point de mourir. J’imagine aujourd’hui le choc qu’une telle nouvelle ait pu leur causer ainsi qu’à mon frère et ma sœur. Malgré tout, pour le peu que je me souvienne, ils avaient le sourire et m’encourageaient.

Plusieurs mois plus tard, en lien avec cette journée, un souvenir m’est revenu de façon claire et précise. En réalité, c’était plutôt une impression de ce qui se passait dans mon corps à l’approche de la mort. Je me suis rappelé avoir pris conscience qu’alors que l’infirmière me faisait une injection dans le bras, je ressentais l’énergie de mon corps quitter mes extrémités pour se diriger vers mon plexus solaire. Lorsque l’on frictionnait mes pieds, mes jambes et mes bras, je ne sentais plus rien.

Au cours de la nuit, un médecin est venu m’examiner et prendre mes signes vitaux. On alluma la grosse lumière au plafond, le médecin me tourna sur le dos et c’est alors que se produisit l’événement qui allait changer ma vie à tout jamais!

En regardant la lumière au plafond, j’ai eu soudainement l’impression de regarder la lune un soir d’été dans un ciel étoilé sans nuages. Les murs avaient disparu et, soudainement, je me suis retrouvé flottant en suspension dans le coin supérieur droit de la chambre, tout près du plafond. Je voyais mon corps étendu sur le lit, et réunis autour de moi, le médecin, les infirmières, mes parents ainsi qu’un oncle et une tante, Gilbert, frère de mon père avec qui j’étais proche, et Anne-Marie. J’observais la scène comme si je n’étais pas lié émotionnellement par ce qui se déroulait sous mes yeux, bien que je ressentisse ce qu’ils vivaient dans leur coeur. J’avais l’impression d’être de la taille d’un grain de sable, dans une sorte d’espace parallèle. J’étais rempli d’une étrange et puissante énergie, avec une conscience sans aucune limite, empreinte de légèreté et de grande liberté.

Puis, instantanément, la scène s’est complètement transformée et je me suis tout à coup retrouvé devant douze êtres de grande taille, à la forme ovoïde et lumineuse. Ils n’avaient pas de visage ni de caractéristique humaine. Je ne les connaissais pas bien qu’ils me semblaient familiers. Derrière eux, quelques mètres, se trouvait un immense soleil blanc, très brillant mais qui ne m’aveuglait pas. Toutefois, ce qui me fascinait le plus, c’est qu’il me semblait être «conscient». J’y décelais une forme de vie sans aucune référence à ce que je pouvais connaître ou même imaginer. L’image la plus proche pour le décrire est cette immense porte lumineuse franchie par les personnages du film de science-fiction, Stargate – La Porte des étoiles. Il n’y avait aucun mur visible autour de moi, bien que j’aie eu impression d’être dans une sorte de vaste pièce. En réalité, quand j’y repense aujourd’hui, c’était plutôt une forme d’énergie pure et subtile dans laquelle il me semblait baigner. Aucun lien avec ces images religieuses souvent associées à la trame narrative de l’expérience de mort imminente. En fait, je n’avais aucune espèce d’idée d’où j’étais. Ce n’était pas un endroit physique ou déterminé. C’était plutôt un espace énergétique.

Ma première réflexion fut d’essayer de comprendre ce qui se passait, ce qui m’arrivait. Au même moment, j’entendis une voix me dire de façon télépathique, «Tu ne meurs pas ; tu retournes sur la terre, tu as des choses à compléter». Je n’avais pas l’impression que c’était quelque chose d’extraordinaire ou de spécial. C’était tout simplement un travail que j’avais à accomplir. J’étais fasciné par cette forme de communication et ce qu’on me disait. Ma réaction spontanée fut : «Qu’est-ce que j’ai à faire?» La réponse fut instantanée, comme si on lisait dans mes pensées: «Lorsque viendra le temps, tu le sauras.» Quelque part en moi, il me semblait déjà connaître la réponse, comme si je l’avais sur le bout de la langue sans pouvoir la nommer. Je me fis insistant «C’est quoi, au juste?». Il y eut un silence, puis tout disparu. Tout à coup, je me suis senti dans une sorte de cocon chaud et rassurant comme si j’étais dans la matrice de l’Univers. Puis j’ai entendu un son, une sorte de courant sonore, un souffle, comme si l’univers entier respirait. C’était harmonieux, serein et d’une grande intensité. Je baignais littéralement en son centre, au cœur même de ce courant sonore. À cet instant précis, il me sembla disparaître dans le Son et faire un avec lui. Il n’y avait plus ni univers, ni lumière, seulement ce Son pur et puissant en moi et autour de moi. J’étais devenu le Son ! J’avais l’impression de soudainement tout connaître de l’Univers. Puis, j’ai entendu une voix me dire: «Be the Sound!» («Sois le Son!»).

Je me réveillai soudainement dans mon corps. Je m’y sentais à l’étroit comme dans un costume d’homme-grenouille un point plus petit que ma taille. L’intérieur de mon corps était d’une grande froideur sans pour autant que je ne sois gelé. J’ai su plus tard qu’il arrive fréquemment que les expérienceurs, après leur immersion dans la lumière, aient parfois cette désagréable impression en réintégrant leur corps. J’ai ouvert les yeux et vu ma mère. Mon père était assis en retrait à ma gauche, somnolant. Il s’est aussitôt rapproché de moi et, sans dire un mot, m’a regardé dans les yeux et me pris la main. À travers ce geste, telle une puissante décharge électrique, j’ai senti qu’il me transmettait tout son amour, toute l’énergie de sa vie. Puis, dans un état de grande et profonde paix intérieure, je me suis rendormi. Je n’avais toutefois aucun souvenir de l’expérience que je venais de vivre.

Au petit matin, j’ai ouvert les yeux alors que le soleil se levait. J’étais ébloui par sa lumière et je sentis son énergie me pénétrer, tel un fluide qui coulait en moi. Sans trop comprendre ni savoir, j’avais l’impression d’avoir vécu quelque chose de grand, de sacré. Ce moment s’imprégna profondément en moi. Puis, je me rendormi.

À mon réveil, quelques heures plus tard, ma température avait chuté et ma pression était redevenue normale. J’ai déjeuné comme si rien ne s’était passé. Toutefois, ma condition générale restait précaire.

En après-midi, une infirmière chef d’unité qui me rendait souvent visite passa devant ma chambre puis revint sur ses pas. Toute étonnée, elle me dit: «Tiens, vous êtes encore là? Je suis passée cette nuit et vous étiez en train de mourir, j’étais sûre de ne plus vous revoir ce matin!» Ça m’a fait drôle d’entendre son commentaire car je n’avais pas encore saisi toute la gravité de ce que je venais de vivre. Quelques instants plus tard, j’ai ouvert ma radio et les deux premières chansons qui jouèrent furent «Knockin’ on Heaven’s Door» de Bob Dylan et «Funeral for a Friend» d’Elton John. À la lumière des commentaires de l’infirmière, je ressentais une drôle de sensation dans mon corps, comme si ces chansons s’adressaient à une partie enfouie en moi. Je n’ai pas cherché à comprendre, j’ai tout simplement laissé résonner la musique dans tout mon être.

Durant les jours qui suivirent, les médecins m’ont fait subir quelques tests tout en s’interrogeant sur ce qui avait pu provoquer cette chute de pression presque fatale – se pourrait-il que l’hyper-alimentation y ait contribué? On n’a jamais vraiment pu en déterminer la cause. Pour ma part, ça n’avait plus aucune importance. Comme on s’approchait de Noël et que j’étais quand même à l’hôpital depuis bientôt cinq mois, j’ai demandé d’obtenir mon congé afin de rentrer à la maison pour la période des Fêtes. Bien que le médecin doutât que ma condition médicale ne puisse me le permette – mon poids n’étant quand même que de 34 kilos – le personnel médical et l’équipe du département de psychosomatique discutèrent de mon cas et en vinrent à la conclusion que l’on m’accorderait la permission de sortir de l’hôpital pour la période des Fêtes. On jugeait que ce serait bon pour mon moral. J’étais très heureux de la nouvelle. Toutefois, dans leur for intérieur, les médecins s’attendaient à me voir revenir au cours des semaines suivantes en raison de mon état de santé plutôt précaire.

Mon congé d’hôpital accordé, j’ai choisi la date du 6 décembre, une semaine et demi plus tard, soit cinq mois exactement après mon admission. Ce matin du 6, je suis parti avec la certitude de ne plus revenir. En effet, je n’y suis jamais retourné ! Après une convalescence qui dura deux ans, je guéris complètement de la maladie de Crohn et repris le travail.

 

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1 Commentaire

Les commentaires sont fermés.

  1. Claude. Cohendy 10 mois Il y a

    OK Gilles. Ce qui m’interpelle c’est la guérison de la maladie de Crohn.peux tu en dire plus..merci

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